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que sortent chez Bragelonne Notre-Dame des
écailles et la réédition
de Serpentine, les deux premiers
recueils de nouvelles de Mélanie Fazi,
il nous fallait en savoir plus sur l'état d'esprit
de cette auteure à l'indéniable talent. Le
moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle s'est dévoilée
sans jamais éluder la moindre question.
On découvre ainsi une jeune
femme qui s'interroge sans cesse sur son œuvre, y reconnaissant
aussi bien les apports autobiographiques que fictionnels,
tout en cherchant à créer son propre univers.
Et lorsqu'on sait que Mélanie Fazi est également
traductrice, on se demande quand elle trouve le temps de
faire tout cela sans jamais négliger qualité
et originalité. |
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LeFantastique.Net:
Notre-Dame des écailles est ton deuxième
recueil de nouvelles après Serpentine (d'ailleurs
réédité par Bragelonne). Dans quel état
d'esprit te trouves-tu juste après cette parution ?
Mélanie Fazi: Je suis tiraillée entre des
sentiments contradictoires. Selon les moments, j’ai l’impression
qu’il se passe beaucoup de choses ou au contraire pas tant
que ça. J’attends encore les réactions avec
une certaine nervosité, même si les premiers retours
sont très encourageants. Je suis à la fois ravie
et déconcertée de recevoir autant d’échos
(sinon plus) sur la réédition de Serpentine
que sur ce nouveau recueil. Je suis dans un rapport ambigu avec
Notre-Dame-aux-Ecailles, n’ayant
pas encore reçu assez d’avis pour me rendre compte
de ce que j’ai fait avec ce recueil. Et je suis pas mal
occupée, comme je me déplace beaucoup pour des salons
et signatures. On me demande souvent si la traduction m’empêche
d’écrire ; ce n’est jamais le cas, mais en
ce moment, l’écriture m’empêche un peu
de traduire.
Le
recueil est composé de textes déjà parus
et de nouvelles inédites. Comment as-tu rassemblé
ces textes? Existe-t-il une unité ?
J’ai écarté une ou deux nouvelles que
j’avais envisagées mais, pour le reste, le recueil
s’est composé tout seul. Je savais très bien
quels textes je souhaitais republier ; quant aux inédits,
je n’en avais pas énormément, dans la mesure
où j’écris peu. Donc le choix s’est
fait tout seul, pour ainsi dire. Je gardais en tête l’envie
de créer un recueil cohérent, mais je manquais de
recul pour juger de l’effet produit. J’espérais
surtout que les textes les plus anciens ne trancheraient pas trop
avec les récents. J’espère aussi avoir trouvé
une cohérence sans tomber dans la redite.
Toutes
tes nouvelles présentes dans ce recueil possèdent
un narrateur-personnage. Pourquoi cette volonté d'écrire
à la première personne du singulier ?
Ce n’est pas un choix réfléchi: la plupart
du temps, c’est une évidence. Quand le texte se construit
dans ma tête, un personnage s’impose naturellement
comme le narrateur. C’est autour de son point de vue que
tout va s’articuler. Et il m’est plus facile de me
glisser dans sa peau pour prendre la parole. Je trouve que la
troisième personne crée souvent une distance entre
le lecteur et les personnages. Et dans la mesure où ce
que j’écris repose beaucoup sur les sentiments des
personnages et leur expérience du monde, il me semble d’autant
plus logique d’adopter leur voix.
Dans tes
nouvelles les plus récentes, le lecteur a l'impression
de retrouver un peu toujours la même narratrice qui, souvent,
te ressemble. Quelle part d'expérience personnelle inclus-tu
dans tes récits ?
Il y a souvent des éléments personnels dans
mes textes, de manière plus ou moins perceptible. Mais
c’est vrai qu’il y a dans Notre-Dame-aux-Ecailles
plusieurs nouvelles qui sont nées, très clairement,
d’expériences ou de réflexions personnelles.
Par exemple, Frédérique dans "Fantômes
d’épingles", c’est presque un alter ego.
Idem pour "Mardi Gras": le sujet central du texte, ce
n’est pas l’histoire d’un personnage mais celui
d’une ville – La Nouvelle-Orléans – et
d’un regard sur la ville qui est fatalement le mien, puisque
je l’ai écrit au retour de mon premier séjour
là-bas. Ces deux nouvelles font partie des plus personnelles
que j’aie écrites. Dans "Fantômes d’épingles",
les faits sont fictifs (je n’ai jamais perdu d’ami
comme Frédérique dans le texte par exemple) mais
les émotions et les thèmes évoqués
font écho à du vécu. J’avais fait la
même chose avec "Rêves de cendre" dans Serpentine
mais de manière nettement plus codée. C’était
une expérience intéressante de mêler des éléments
quasi autobiographiques à la fiction et de voir ce qui
se produisait.
A
ce sujet, on retrouve des évocations d'un voyage aux Etats-Unis
(surtout "Mardi Gras", et dans une moindre mesure "Le
Nœud Cajun" et "La Danse au bord du fleuve")
bien trop détaillées pour apparaître comme
totalement fictives. Comment as-tu écrit ces nouvelles?
C’est curieux, mais je n’ai jamais associé
"La Danse au bord du fleuve" aux Etats-Unis: pour moi,
il se situe dans un pays hispanophone jamais défini. Sans
doute en Amérique du Sud, donc, mais certainement pas aux
Etats-Unis. Quant au "Nœud cajun", c’était
de la pure fiction pour moi, surtout nourrie de mes lectures (Poppy
Z. Brite, Carson McCullers, Harper
Lee, etc) mais aussi de la musique que j’écoutais
à l’époque (Tarnation, Sixteen
Horsepower). J’y suis allée au culot en
faisant semblant de savoir de quoi je parlais. Je crois que je
n’aurais plus cette insouciance aujourd’hui, mais
c’est le dernier texte que j’ai écrit sans
penser à sa publication future – puisque c’est
le tout premier que j’ai vendu. On m’a dit que le
décor était assez fidèle à la réalité,
ce qui m’étonne toujours.
"Mardi Gras", c’est effectivement une autre histoire.
Je suis allée pour la première fois aux Etats-Unis
en février 2006 et c’est au cours de ce voyage que
j’ai visité La Nouvelle-Orléans. Dans un contexte
très particulier: celui du premier carnaval post-Katrina.
Ç’a été une expérience très
marquante, à plusieurs titres. J’ai su aussitôt
qu’il fallait que j’écrive sur cette ville
mais j’étais intimidée. Je m’interrogeais
sur ma légitimité à parler de la ville et
de l’ouragan, puisque je n’avais eu qu’un regard
de touriste sur les lieux et leur histoire. D’où
le choix d’une narratrice qui vit une expérience
semblable à la mienne: une touriste éblouie par
ce qu’elle découvre et qui ne fait qu’entrevoir
le "fantôme" de Katrina. J’ai pris soin
de ne décrire que des lieux que j’avais vus moi-même,
pour être sûre de ne pas me tromper. C’est terriblement
intimidant de mettre en scène un lieu existant qu’on
connaît mal.
Dans ce
recueil, le motif de l'eau est omniprésent, que ce soit
de manière bénéfique ou maléfique
comme dans "La Danse au bord du fleuve", "Noces
d'écumes" et "La Cité travestie".
Qu'est-ce qui t'attire ou te fascine dans cet élément
?
Il y a une symbolique extrêmement forte liée
à l’eau, mais je ne suis pas sûre de la cerner.
Elle peut représenter beaucoup de choses: les forces de
la nature comme dans "La Danse au bord du fleuve", les
mystères cachés dans les profondeurs comme dans
"Noces d’écume", plein d’autres choses
encore. Elle est souvent liée à une composante sensuelle,
comme dans "La Danse au bord du fleuve" justement. En
écrivant ce texte, j’avais une chanson de PJ
Harvey en tête, "The River", notamment
une phrase du refrain: "Throw your pain in the river".
J’aimais cette idée de purification par l’eau,
de baptême pour ainsi dire, je trouvais que ça collait
bien avec ce que j’étais en train d’écrire.
De manière générale, j’aime la proximité
des cours d’eau, ils ont quelque chose d’apaisant,
plus particulièrement en ville: c’est comme un souffle
d’air au milieu du béton. À Paris, j’adore
me promener en bord de Seine, surtout de nuit. Curieusement, c’est
une fascination que je me suis découverte à l’âge
adulte: j’ai grandi à Dunkerque, pas très
loin de la mer, mais elle ne m’intéressait pas spécialement
quand j’étais enfant.
De
la même manière, on sent la présence de maisons
quasiment vivantes tout au long du recueil. L'exemple évident
est bien entendu celui de "Villa Rosalie", mais dans
"Le Nœud cajun" elle isole la Cora du monde extérieur,
tandis que dans "Notre-Dame des écailles", c'est
le jardin qui s'anime et que dans "La Cité travestie",
c'est tout Venise qui semble personnifiée. Peux-tu nous
expliquer plus en détail cet attachement au lieu de vie
?
On m’a fait remarquer plusieurs fois la récurrence
de ces "maisons vivantes", alors que moi, j’avais
seulement conscience du schéma inverse: les personnages
qui se transforment en pierre ou s’intègrent à
des bâtiments. En fantastique, je suis fascinée par
l’idée de l’étrangeté qui envahit
les décors du quotidien. Quand on cherche à transformer
le monde dans ce qu’on écrit, je crois qu’il
est logique de commencer par ce qu’on a sous les yeux en
permanence.
Dans le cas du "Nœud cajun", il y avait aussi l’attrait
du genre de mystère que met en scène David
Lynch par exemple, dans Twin Peaks ou Blue
Velvet: les façades bien tranquilles qui dissimulent
des secrets indicibles, l’inconnu qui surgit dans le quotidien
le plus banal.
Alors que
tes premières nouvelles étaient souvent écrites
au présent, les plus récents tendent à être
narrées au passé et, chose étonnante, au
passé composé qui est un temps de l'oral. Pourquoi
ce choix d'un ton faussement oral? Pour plus de proximité
avec le lecteur ?
Je n’ai jamais été à l’aise avec
le passé simple. Il a quelque chose de trop figé
pour moi – quand il est mal employé, il nous rappelle
constamment que "tout ça n’est qu’une
histoire". Je trouve le passé composé bien
plus vivant, même s’il est un peu délicat à
utiliser. Et puis le passé simple, à la première
personne, ça peut devenir compliqué à gérer.
Très vite, ça sonne faux ou un peu vieillot, on
entend la voix de l’auteur plutôt que celle du personnage.
Surtout quand on emploie "nous": je n’ai pas envie
de me retrouver avec des tournures du style "nous arrivâmes"
à longueur de texte. Enfin je trouve que le passé
simple peut créer une distance gênante. Cela dit,
j’ai l’impression d’avoir toujours alterné
passé et présent, je ne crois pas qu’il y
ait une rupture entre mes textes les plus anciens et les plus
récents. C’est généralement la narration
qui dicte le temps en fonction de l’ambiance, du point de
vue adopté, de l’effet à produire.
Tes personnages
principaux, essentiellement féminines, semblent toujours
prendre en main leur destin, comme si ces femmes étaient
capables d'influer sur le sort, souvent en le contournant: Dans
"Notre Dame des écailles", elle choisit un destin
lithique, dans "Noces d'écumes" elle va à
l'encontre d'une malédiction et dans "Fantômes
d'épingles", elle clôt un pacte maléfique.
Qu'est-ce qui t'intéresse chez ces femmes au tournant de
leur vie ?
Je n’en sais rien, j’ai envie de répondre
que c’est tout simplement plus intéressant d’un
point de vue narratif, mais j’imagine qu’il y a autre
chose derrière. D’autres lecteurs ont perçu
au contraire mes personnages comme passifs ou m’ont fait
remarquer qu’ils vivaient souvent par procuration…
Je ne sais pas trop comment je me situe par rapport à tout
ça. Je construis rarement mes personnages de manière
consciente, ils "m’apparaissent" tout simplement.
Je sais que certains me ressemblent beaucoup plus que d’autres
mais je n’ai pas d’analyse plus précise sur
le sujet. Derrière certaines nouvelles, il y a la peur
du moment où tout bascule, du point de non-retour –
c’est quelque chose qui me fascine et me terrifie à
la fois.
Pour
en revenir à "Fantômes d'épingles",
comment t'es venue l'idée de renouveler le thème
du pacte de santé présent notamment dans La Peau
de chagrin de Balzac ou Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde
?
C’est un des rares cas où j’ai su précisément,
en concevant le texte, ce que je cherchais à symboliser:
à travers le lien qui unit Frédérique à
sa poupée, j’évoquais ces barrières
qu’on se construit parfois dans l’enfance, pour réagir
à un événement dramatique, et qu’on
ne sait plus comment détruire une fois adulte. Au départ,
j’avais une vague image qui me tournait en tête, celle
d’une poupée criblée d’épingles,
sans savoir ce que j’en ferais. Et puis des réflexions
personnelles m’ont conduite à écrire sur les
thèmes abordés dans ce texte. Et l’image de
la poupée m’est apparue comme la plus juste pour
exprimer ce que je voulais dire. Le jouet qu’on garde à
l’âge adulte, comme symbole de l’enfance qui
refuse de lâcher prise… En règle générale,
je n’utilise pas de métaphores aussi transparentes,
mais le texte l’imposait.
Tes personnages
ont une relation très charnelle au fantastique, puisque
souvent ils subissent des métamorphoses ("Notre Dame
des écailles", "Le Nœud Cajun", "Noces
d'écumes", "Langage de la peau"..). Comment
l'expliques-tu ?
Je ne l’explique pas: je le constate simplement.
C’est un élément qui s’impose souvent
lorsque je développe une idée de texte, sans que
je comprenne pourquoi. À l’approche de la trentaine,
il est souvent apparu conjointement au thème de la maternité.
Avec le temps, je constate la présence d’éléments
récurrents dans mes textes mais je ne comprends pas forcément
ce qu’ils représentent. C’est un peu comme
le langage des rêves: on sent qu’une image est forte
et porteuse de sens, mais on n’a pas forcément conscience
de la symbolique exacte qu’elle véhicule. L’impact
produit est viscéral, souvent difficile à décrypter.
Dans la mesure où j’ai l’impression de travailler
davantage sur les sensations que sur le sens, je n’éprouve
pas le besoin de comprendre la présence de chaque élément.
Il faut juste que j’en sois suffisamment consciente pour
éviter les redites.
Tu es également
traductrice. Comment parviens-tu à gérer ces deux
métiers ?
La plupart du temps, ça se gère tout naturellement.
L’activité que je pratique au quotidien et qui structure
mes journées (celle qui paie le loyer aussi, d’ailleurs),
c’est la traduction. Pendant ce temps, en arrière-plan,
je cherche des idées pour l’écriture, je joue
avec des images, des personnages… Et quand un texte est
prêt à être écrit, j’interromps
la traduction quelques jours pour m’y consacrer. En ce moment,
c’est un peu plus compliqué suite à la sortie
de mes deux recueils. La promo me prend pas mal de temps, que
ce soit au niveau des signatures ou des interviews – par
exemple, une interview par mail, c’est l’affaire d’une
demi-heure ou de quelques heures selon la longueur, et c’est
à moi de décider si je les prends sur mon temps
de traduction ou de loisirs. Sans compter que j’ai un peu
plus de mal que d’habitude à me concentrer sur la
traduction. Rien de bien méchant, je suis encore dans les
temps, mais c’est déstabilisant. Même si j’adore
cette phase de promo dont je compte bien profiter au maximum.
Quels sont
les ouvrages que tu viens de traduire qui t'ont le plus marqué
?
Le dernier qui m’ait vraiment marquée, c’est
Hellraiser de Clive Barker,
une sacrée claque, alors que je ne suis vraiment pas fan
du film. Le chapitre d’ouverture est sublime, pratiquement
écrit comme un poème. Après, je ne suis pas
sûre d’avoir rendu justice à ce livre en le
traduisant, mais ceci est une autre histoire. Sinon, j’ai
beaucoup aimé aussi traduire Kelley Armstrong
(Morsure et Capture, le reste de la
série suivra chez Bragelonne). C’est assez classique
dans les thèmes mais les personnages sont vivants et sonnent
vraiment juste. J’aime beaucoup la façon dont Kelley
Armstrong utilise le thème du loup-garou pour placer sa
narratrice, Elena, face à ses propres zones d’ombre
– typiquement, c’est l’approche du fantastique
qui m’intéresse le plus. Sans compter que son style
est agréable à traduire: simple et sans fioritures,
mais on le sent très maîtrisé.
Quels sont
tes projets à présent ?
Dans l’immédiat, écrire des nouvelles qu’on
m’a demandées pour des appels à textes. À
plus long terme, j’aimerais vraiment publier un troisième
recueil. Il me reste à écrire des textes, puisque
je n’ai pas encore assez de matière. J’espère
que ça ne prendra pas trop longtemps – je suis vraiment
frustrée de ne pas être capable d’écrire
plus.
Interview réalisée
par Denis Labbé
Lien: site
de Mélanie Fazi
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