Graham Joyce
aux limites de l'enchantement
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Il existe des écrivains passionnants,
subtils et intelligents, de ces écrivains qui laissent
quelque chose en nous lorsque nous avons refermé leurs
œuvres, qui nous rendent meilleurs ou nous apprennent
à nous connaître, tout en nous émerveillant. Pour résumer,
il existe de grands écrivains qui transcendent les genres.
Graham Joyce appartient à cette race
d'écrivains rares capables de parler à chacun d'entre
nous. Après la réédition de La Fée des dents
par Bragelonne, et après la parution d'œuvres majeures
comme Ligne de vie, En
attendant l'orage, Les Limites
de l'enchantement ou Requiem,
nous avons glissé quelques questions à l'auteur afin d'en
découvrir un peu plus sur lui. La rencontre épistolaire
fut, comme vous pourrez vous en rendre compte, constructive
et passionnante.
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LeFantastique.Net:
Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Graham Joyce: Bonjour, je m'appelle Graham Joyce, je suis un auteur
britannique des Midlands anglaises. J'ai publié quatorze
livres et un certain nombre de nouvelles.
Quelles
sont vos influences littéraires?
Mes influences sont très variées et vont des comics
(Spiderman et Dr Strange, qui
étaient mes préférés) et des chansons
d'albums de Rock (King Crimson, Van Der
Graff Generator), jusqu'aux formes soi-disant supérieures
de la littérature, qui vont de Shakespeare
et Swift à Charles Dickens
et William Faulkner.
Vos romans
contiennent beaucoup de nostalgie. Possèdent-ils une petite
part autobiographique ?
Oui, il y a toujours de l'autobiographie dans le mélange.
Mais vous auriez bien du mal à rattacher ces éléments
à ma propre biographie parce que je prends du matériel
autobiographique et que je les rends méconnaissables. Les
germes sont néanmoins présents. L'expérience
personnelle est à la base de toute création.
Dans
La Fée des dents, Sam écoute Radio Carolone et beaucoup
de groupes des années 70 (The Yardbirds, The Who, The Kinks…).
Est-ce une expérience personnelle ?
Oui, je possédais une minuscule radio fabriquée
au Japon que je glissais la nuit sous mon oreiller, réglée
au minimum afin que mes parents n'entendent pas. (Cela me fait
penser à quelque chose – la radio était placée
au même endroit que les dents et peut-être que la
musique est une sorte de fée des dents). En tout cas, je
m'endormais toujours et me réveillais le lendemain matin
en trouvant les piles à plat. J'écoutais la radio
pirate Radio Caroline et Radio Luxembourg.
Un écrivain
français a écrit "qu'un romancier est un menteur
qui raconte des histoires vraies". Etes-vous d'accord avec
lui ?
Qui a dit ça ? Il a raison. On ment pour trouver la vérité.
C'est pour cette raison qu'on écrit des romans au lieu
d'être journaliste, de la fiction à la place de pamphlets.
On obtient ensuite quelque chose de nouveau, une vérité
toute différente. C'est ce qu'il veut dire par histoires
vraies. On peut raconter des histoires basées sur la fantasy
la plus compliquée ou la plus incroyable, mais si tout
est maintenu ensemble par cette autre vérité, les
lecteurs vont immédiatement la reconnaître.
Dans
La Fée des dents, En Attendant l'orage,
Les Limites de l'enchantement, Ligne de vie…
les personnages principaux sont des enfants. Pourquoi choisissez-vous
si souvent des enfants ?
Les enfants sont vulnérables, et il existe un lien entre
la vulnérabilité et l'imagination. Une autre chose,
c'est que le monde a toujours une forme fluide pour les enfants.
Le miracle est toujours possible, ou du moins semblait être
proche. Les adultes permettent au monde de devenir (du moins à
leurs yeux) un endroit fixe, où toutes les discussions
sont résolues et les conditions établies. C'est
un désastre pour l'imagination.
Dans La
Fée des dents, Sam expérimente l'incursion
du surnaturel dans sa vie avec cette Fée des dents. Pourquoi
accepte-t-il cela aussi facilement ?
Parce que la Fée des dents existe pour Sam comme le bureau
et la chaise dans sa chambre.
L'un des
thèmes principaux de L'Enfer du rêve, La Fée
des dents et "Les Nuits de Leningrad" est le monde des
rêves. Quelle importance tiennent les rêves dans votre
vie et dans votre écriture ?
Nous possédons tous cette activité onirique, mais
elle est encore largement ignorée. J'aime l'idée
d'une vie amphibie. Je suis actuellement parvenu, grâce
à des exercices, à développer un état
qui s'appelle "rêve lucide", mais en définitive
l'inconscient veut absolument reprendre le contrôle. C'est
comme essayer de retenir la mer.
Pourquoi
est-ce que les frontières entre le réel et l'irréel
sont si poreuses dans vos récits ?
Pour la même raison que dans la question précédente.
La plus grande part de ce que nous prenons pour être la
réalité est socialement construit, et par conséquent
provisoire. Il s'ensuit que ces réalités alternatives
nous sont disponibles. Elles sont définies par notre culture.
Il existe d'autres cultures animistes dans le monde pour lesquelles
un monde des esprits, par exemple, est offert. Les habitants de
ces pays côtoient ce monde des esprits. En fonction de la
perspective que l'on a, c'est soit primitif, soit psychologiquement
astucieux.
Le récit
d'En attendant l'orage se déroule en France, en Dordogne.
Connaissiez-vous cette région lorsque vous avez écrit
votre roman? Pourquoi avoir choisi la Dordogne ? Est-ce une région
étrange ?
Oui, je connaissais cette région avant d'écrire
le roman. Beaucoup de Britanniques visitent cette région,
ce qui doit être énervant pour la population locale.
Mais l'endroit possède d'indéniables qualités
climatiques et étranges. J'ai été particulièrement
saisi par les brouillards qui donnent la chair de poule et les
terribles orages estivaux.
Certaines
de vos histoires font entrer des créatures fabuleuses dans
notre réalité urbaine ou dans la vie de personnes
ordinaires ? Voulez-vous dénoncer certains problèmes
ou d'apporter un certain émerveillement aux lecteurs ?
Eh bien, si je pouvais faire ces deux choses dans un roman, je
serais à mi-chemin de devenir un bon écrivain. Mais
ce n'est pas facile de jouer à la fois avec l'émerveillement
et les problèmes sociaux de notre société.
Cette manière d'écrire (qui essaie de faire ces
deux choses) existe dans une zone interstitielle. J'y travaille.
Votre fantastique
est mince. Ce n'est souvent qu'un frémissement comme dans
En attendant l'orage et Les Limites de l'enchantement contrairement
à beaucoup d'écrivains d'horreur qui préfèrent
les effets gore. Est-ce que vos histoires sont dans l'air du temps
?
J'aime cette question mais je ne la comprends pas. Dans l'air
du temps. Hum.
Croyez-vous
que les écrivains de fiction ont une fonction sociale ?
Sont-ils les oreilles et les yeux de notre société
?
Oui, nous avons vraiment une fonction sociale. Toutes les histoires,
aussi bien les mémoires historiques que la fiction, rendent
compte d'une fonction sociale. Les meilleurs récits imaginaires
le font aussi bien que certaines mémoires politiques et
naturalistes. Le pire de chacun de ces deux exemples échoue
de la même manière Un bon texte façonne l'idée
que nous avons de nous-même.
En
comparant votre œuvre d'aujourd'hui à ce que vous
faisiez dans le passé. Comment avez-vous évolué
en tant qu'écrivain ?
Mon dieu ! J'espère déjà avoir évolué
en tant qu'écrivain ! Je pense que mes dernières
œuvres sont plus subtiles. Mon unique crainte c'est qu'en
devenant un écrivain plus subtil et plus complexe je devienne
plus insaisissable pour les lecteurs. Je pense avoir probablement
besoin de simplifier.
Quels sont
vos prochains projets ?
J'ai un nouveau roman qui va sortir en Angleterre en novembre
2008 qui se nomme Memoirs Of A Master Forger.
Aux Etats-Unis, il s'appellera How To Make friends
With Demons. Si mon éditeur français
Bragelonne décide de le publier, nous devrons discuter
du titre. Mais c'est un roman dans lequel j'ai essayé de
faire exactement cette double chose que vous évoquiez plus
haut: dénoncer certains problèmes sociaux et apporter
de l'émerveillement au lecteur. Je pense qu'il y a une
place dans la littérature pour que la littérature
fantastique fasse ces deux choses, pour être plus qu'une
simple fiction réconfortante.
Interview réalisée
par Denis Labbé - Juillet 2008
Site
officiel de Graham Joyce
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