| Alors que les éditions
Bragelonne ont décidé de rendre hommage à
l'œuvre de Robert E. Howard, en publiant les nouvelles
du cycle de Conan dans leurs versions originales, il nous
était impossible de passer à côté
de celui sans qui ce magnifique ouvrage n'aurait jamais
vu le jour: Patrice Louinet. A travers cette interview,
vous saisirez le travail d'un passionné qui, des
Etats-Unis à l'Europe, veut donner à l'un
des pères de la fantasy la place qu'il mérite.
En nous offrant pour la première fois en France la
traduction des nouvelles écrites par Robert E. Howard,
et non pas de celles corrigées par Spargue de Camp,
ce premier volume nous plonge au cœur d'un univers
finalement bien plus riche que les images déformées
qui nous avaient été vendues jusqu'à
présent. |

Robert E. Howard
|
LeFantastique.net:
Comment vous est venu cet intérêt pour Robert E.
Howard ?
Patrice Louinet: Par le biais des comics américains que
je lisais étant enfant et adolescent. Les adaptations en
bande dessinée m’ont un jour amené à
acheter un volume de Conan et là j’ai eu un choc
en lisant "La Tour de l’Eléphant" et "La
Reine de la Côte Noire". Un ami m’a conseillé
d’acheter les autres recueils d’Howard, qui paraissaient
alors chez NéO, et je me suis rapidement retrouvé
à lire tout Howard ou presque en quelques mois.
Il
est de bon ton pour certains critiques et écrivains actuels
de nier l’importance de ses apports dans la Fantasy. Plus
de 70 ans après sa mort, que reste-t-il de son œuvre
? En quoi est-elle originale ?
Howard a tout simplement défini la branche américaine
de la Fantasy. Il existait une tradition continentale de récits
épiques, merveilleux et/ou fantastiques, héritée
du moyen-âge. Howard a dépoussiéré
tout cela. Il a fait exactement la même chose que Dashiell
Hammett avec le genre hard-boiled: il a américanisé
un genre avant tout européen, l’a débarrassé
au passage de ses obsessions monarchiques et initiatiques, pour
mettre en scène un personnage ordinaire (et non un noble
héritier), pragmatique, peu recommandable, évoluant
dans un univers réaliste (aussi étonnant que le
terme puisse paraître), violent, qui est le reflet de son
époque, de celle d’Howard et de la nôtre. Nous
sommes alors en pleine Dépression américaine ; le
Vieux Continent et ses valeurs viennent de sombrer avec la Première
Guerre Mondiale. Howard est donc un auteur qui témoigne
de son temps et d’une réalité qui est toujours
la nôtre. Il est donc particulièrement moderne. D’ailleurs
son style n’a pas pris une ride alors que la plupart des
auteurs populaires de ces années-là sont aujourd’hui
assez indigestes.
La question de son apport est plus complexe. Aux USA, son importance
commence enfin à être reconnue, ce qui n’a
été possible qu’après les travaux d’excavation
entrepris par Rusty Burke et moi-même afin
de débarrasser l’œuvre des ajouts encombrants
de Sprague de Camp et consorts. Les vieux clichés
disparaissent et une appréciation nouvelle de l’auteur
et de son œuvre se fait jour. Michael Dirda,
prix Pulitzer, a fait une critique favorable des Conan dans sa
rubrique du Washington Post. Une université américaine
a fait paraître plusieurs volumes dans le cadre d’une
de ses collections, une autre est au sommaire d’une prochaine
anthologie chez Penguin Books, etc. Autant de signes d’une
"reconnaissance" élargie. Il est encore trop
tôt pour la France, puisque le premier volume n’est
paru qu’il y a quelques mois, mais les premières
réactions et commentaires sont très positifs. Howard
et Tolkien sont les deux piliers sur lesquels
repose la Fantasy moderne, et il est grand temps qu’Howard
retrouve la place qui est la sienne.
Son
œuvre est souvent taxée de réactionnaire et
de misogyne. N’est-ce pas parfois exagéré
?
Ce genre de remarque est typique d’une certaine critique
française particulièrement myope et qui base la
plupart du temps son avis "éclairé" sur
le film de Milius. L’œuvre d’Howard
est tout sauf réactionnaire. Howard était violemment
anti-fasciste, se méfiait des systèmes organisés
et des pouvoirs politiques, et des forces armées et policières
qui leurs sont inféodées par nature. Ses protagonistes
sont des hommes du peuple, des laissés pour compte, qui
n’attendent rien de la vie que ce que le moment présent
peut leur offrir. Sur un plan politique, Howard oscillait entre
des idées socialistes, anarchistes et libérales
(au sens américain du terme, c’est-à-dire
progressiste). Il faut être bigleux pour ne pas s’apercevoir
que ses idées transparaissent clairement dans les nouvelles.
La misogynie est une question plus complexe. Il existe plusieurs
nouvelles de Conan –pas les meilleures– dans lesquelles
les personnages féminins sont agaçants et traités
de façon misogyne. D’un autre côté,
le Texan a créé quelques personnages féminins
forts: Agnès de Chastilllon (véritable féministe
avant l’heure), Sonya de Rogatino, Bêlit ou Valeria
(dans "Les Clous Rouges"), par exemple. Dans cette dernière
nouvelle, Conan se comporte comme un vrai macho, mais c’est
Valeria qui domine clairement dans leurs rapports. Ceci dit, dans
son quotidien, Howard pouvait se montrer assez vieux jeu sur la
question. Et pourtant, nouveau paradoxe, la seule femme dont il
ait été vraiment amoureux –Novalyne Price
– était une forte tête, qui a sans doute inspiré
le personnage de Valeria dans "Les Clous Rouges"…
C’était vraiment un homme atypique dans le Texas
semi rural des années 30 !
Bragelonne
a décidé de republier son œuvre. Est-ce qu’en
2008, ses récits peuvent encore parler aux jeunes lecteurs
?
Plus que jamais je pense, pour les raisons évoquées
plus haut. Les thèmes d’Howard sont tout aussi valables
aujourd’hui qu’ils l’étaient de son temps,
et son écriture est étonnamment moderne. La violence
dans certains récits pouvait parfois choquer à l’époque,
mais aujourd’hui encore, l’impact de son style reste
très puissant. Je ne parle même pas de son imagination
!
Comment
avez-vous été associé à ce projet
?
C’est moi qui ai contacté Bragelonne pour leur demander
s’ils étaient intéressés pour traduire
en français les ouvrages que j’avais dirigés
pour le marché anglo-saxon.
Pour la
première fois, l’œuvre de Robert E. Howard est
présentée dans un volume luxueux (couverture cartonnée
recouverte de tissu, jaquette en couleur, papier épais
et illustrations). Est-ce un hommage à rendre à
celui qui n’a été publié de son vivant
que dans des pulps ?
Il faudrait poser la question à Lovecraft, Hammett, Chandler,
K. Dick, ou même à Tennessee Williams (qui a commencé
sa carrière dans les pages de Weird Tales) qui ont tous
commencé dans les pulps. Howard, comme tous ces auteurs,
cherchait bien évidemment à être publié
en volume. Ce qui n’exclut pas bien évidemment des
éditions ultérieures en broché, voire en
poche.
Est-ce
que vous avez joui d’une totale liberté dans le choix
des textes ?
Une totale liberté. J’avais retrouvé les textes
et les tapuscrits pour l’éditions anglo-saxonne,
que j’avais conçue de a à z, et j’ai
simplement reproduit mon travail pour la France.
Pour la
première fois en France, les nouvelles de Conan sont présentées
sans les liens artificiels et les ajouts de Lin Carter, Sprague
de Camp, Poul Anderson et Robert Jordan. Etait-ce nécessaire
de redonner sa virginité à cette œuvre? Quel
regard portez-vous sur ces "pastiches" et "ajouts"
?
Il existe d’excellents pastiches… mais je pense à
un autre Conan: Arthur Conan Doyle. Je n’ai
jamais réussi à en trouver un bon pour le Conan
d’Howard. Karl Edward Wagner est le seul
à s’en être approché. Richard Tierney
avait complété avec talent quelques nouvelles de
Cormac Mac Art, un autre héros howardien. L’immense
majorité des pastiches de Conan (ceux que j’ai pu
lire ou commencer), sont d’une médiocrité
crasse. Si l’idée du pastiche en soi peut être
amusante (je louche encore du côté de Sherlock Holmes),
en faire une industrie –comme cela a été le
cas pour Conan– dilue la création originale, et ce
d’autant plus que ces pastiches ont été mélangés
à l’œuvre d’Howard et qu’on a présenté
le tout comme une "collaboration", ce qui évidemment
n’était pas le cas. Alors débarrasser l’œuvre
de ces scories et des commentaires ineptes qui les accompagnaient
("Ne cherchez rien de complexe là-dedans", "ce
n’est pas de la littérature, mais juste de l’évasion")
était faire œuvre de salubrité publique. La
plupart de ces continuateurs n’avaient d’ailleurs
que du mépris pour Howard, étant pour la plupart
issus du –ou associés au– courant "hard-science"
des années cinquante. La Fantasy, pour ces gens-là,
ne pouvait tout simplement pas être prise au sérieux.
Mon plus gros problème avec l’édition de de
Camp a toujours été sa volonté d’ordonner
la série pour en faire la longue saga de l’aventurier
voleur qui parvient à force d’efforts à devenir
un puissant roi, ce qui trahit l’œuvre et les idées
d’Howard au plus haut point.
Les
textes de ce premier volume ont été soit retraduits
soit corrigés, alors que durant longtemps les traductions
de François Truchaud ont servi de référence
(sauf pour les poèmes qui ont été massacrés!).
Quels changements y avez-vous apportés ?
Le souci majeur était que les textes sur lesquels se basait
Truchaud étaient trafiqués (par Sprague de Camp
notamment) ou n’étaient pas ceux sur lesquels j’ai
établi mon édition. J’ai donc remis tout cela
en conformité avec les textes de référence.
J’ai aussi supprimé pas mal de points d’exclamation,
que François affectionne bien plus qu’Howard…
Ce premier
volume présente des textes inédits en France. Pouvez-vous
nous en parler et expliquer comment s’est fait votre choix
et comment vous avez eu accès à ces textes ?
J’ai la chance d’avoir accès aux archives d’Howard
par le biais de Glenn Lord, avec qui je corresponds
depuis 1988. Dans les années 60, Glenn a retrouvé
(et conservé) l’immense majorité des écrits
d’Howard. Depuis une vingtaine d’années donc,
j’accumule les photocopies (et désormais les scans)
des archives Howard. Je suis quelqu’un de très méthodique
et j’ai indexé et référencé
toutes ces pages au fil des années. Le jour où on
m’a demandé de diriger l’intégrale Conan,
je n’ai eu qu’à faire appel à mes notes
et à mes archives, en sélectionnant le matériel
qui me semblait le plus intéressant. (Il existe un peu
plus de deux mille deux cents pages de brouillons rien que pour
les nouvelles de Conan, pour vous donner une idée.)
Existe-t-il
encore des petites perles à proposer au public français
?
De très nombreuses choses, oui. Autant que faire se peut,
je tâche toujours d’inclure les notes, les variantes
intéressantes, etc., d’Howard en fin de volume. Attendez-vous
à quelques bonnes surprises pour Solomon Kane…
Ce premier
ouvrage est accompagné d’illustrations de Mark Schultz.
Pouvez-vous présenter cet illustrateur à nos lecteurs
? Pourquoi l’avoir choisi et pas Frank Frazetta par exemple
?
Mark Schultz est assez peu connu en France. Son œuvre la
plus connue est "Xenozoic Tales", qui paraissait à
l’époque dans L’Echo des Savanes Spécial
USA. Je n’ai pas choisi l’illustrateur. C’est
Marcelo Anciano, qui s’occupait de l’édition
anglo-saxonne, qui l’a fait. Ceci dit, même si j’adore
Frazetta, il n’est pas le seul à être capable
d’illustrer Conan. Je trouve que le Solomon Kane de Gary
Gianni est exceptionnel, et pourtant je pensais qu’il aurait
été difficile de faire mieux que Jeff Jones. J’adore
certaines des couvertures de Frazetta (je le préfère
au dessin bien plus que pour ses tableaux), mais le jour où
j’ai vu les tableaux de Gianni pour le deuxième Conan,
et surtout les illustrations de Greg Manchess pour le 3ième
volume, j’ai été soufflé. Howard est
suffisamment riche pour permettre à différents artistes
–et je ne parle pas là des innombrables clones de
Frazetta, qui ne semblent capables de dessiner qu’un gros
tas de viande musculeux surmonté d’une tête
de moineau– de s’exprimer.
Il
y a une vingtaine d’années, les éditions NéO
ont publié la quasi totalité des œuvres de
Robert E. Howard (sauf Conan), des livres qui s’arrachent
à prix d’or sur les sites d’enchères.
Que pensez-vous de cette collection? Est-ce que Bragelonne a en
projet de republier certains volumes ?
Je dois tout à François Truchaud
et à NéO et ces éditions trônent en
bonne place dans ma bibliothèque. On verra ce que l’avenir
nous réserve, mais je peux d’ores et déjà
vous dire que Solomon Kane va reparaître en août
chez Bragelonne, lui aussi en version remasterisée.
Que reste-t-il
de la correspondance de Robert E. Howard et de ses contemporains,
notamment Lovecraft ? Y a-t-il une chance de la voir un jour publiée
en France ?
La correspondance d’Howard est en cours de publication aux
USA, sous l’égide de la Robert E. Howard Foundation,
dont je suis l’un des dirigeants. La plupart des lettres
d’Howard sont aujourd’hui dans la collection de Glenn
Lord. J’estime qu’environ 80 à 90% de la correspondance
d’Howard nous est parvenue. Les lettres de Howard à
Lovecraft ont survécu (402 pages dactylographiées,
interligne simple !), mais la plus grosse partie de la partie
Lovecraft-Howard est malheureusement perdue. Je compte bien faire
paraître tout cela en France si la collection Howard chez
Bragelonne marche bien.
Quels sont
aujourd’hui les héritiers de Robert E. Howard ?
En ce qui me concerne, le seul auteur qui arrivait à son
niveau était Karl Edward Wagner, dont le cycle de Kane
vient de commencer à paraître en France. Gemmell
a parfois retrouvé le souffle howardien. Mais il faut bien
reconnaître que la Fantasy est dominée par les elfes…
Quelques
tentatives pour mettre en image son œuvre ont été
tentées. Et si l’on excepte Conan le Barbare (1981)
de John Milius, on ne peut pas dire que ce fut une réussite.
Pour quelles raisons à votre avis ?
Le Conan de Milius est un excellent film qui adapte à merveille
les couvertures de Frazetta, mais il ne doit rien à Howard,
de l’aveu même de son réalisateur. Il existe
de nombreuses raisons contribuant au ratage d’une adaptation,
les deux principales étant pour moi le besoin viscéral
d’Hollywood à vouloir nous pondre l’ "origine"
d’un personnage, et l’incapacité des réalisateurs/producteurs
à raisonner autrement qu’en terme de stéréotypes.
Bragelonne
a republié la parodie de Pierre Pelot, Konnar le Barbant.
Qu’en pensez-vous ?
Que du bien ! Ce bouquin est arrivé au bon moment pour
dégonfler la baudruche horripilante du barbare simplet
en slip de fourrure et aux allures de bodybuilder.
Quels sont
vos projets actuels et futurs ?
Pour cette année: Conan 3 et Solomon Kane
pour la France, les deux premiers volumes d’une nouvelle
édition intégrale (chronologique et annotée,
augmentée de notes, premiers jets, etc.) des nouvelles
moins connues d’Howard, en commençant par les récits
de boxe, pour la Robert E. Howard Foundation, et je suis actuellement
en discussion avec Del Rey pour remasteriser Solomon Kane pour
le marché américain.
Interview réalisée
par par Denis Labbé
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