Féerie
et Fantasy
Petite introduction à la Fantasy
par David
Van Heeswijck (paru dans Khimaira
n°7, juillet)
Pour
serrer au plus près les définitions de ces deux
genres jumeaux, on peut commencer par remarquer que les éléments
surnaturels du Fantastique apparaissent au sein dun univers
naturel spécifique - notre bonne vieille Terre, et lespace
si lon veut un peu de SF - tandis que ceux de la Fantasy
sont intégrés à un monde imaginaire, le plus
souvent identique à la Terre dans ses lois naturelles,
mais qui présente une foule déléments
très différents, pour ne pas dire "fantaisistes",
quils soient inconnus de notre réalité, comme
les Elfes par exemple, ou au contraire quils en soient intimement
inspirés, comme cest le cas des Ent de Tolkien, une
espèce darbres humanisés.
Un peu détrange dans
beaucoup de "train-train" quotidien ou beaucoup de merveilleux
avec juste un pied sur terre, cest la distinction que lon
peut faire entre lintrigue du Horla de Maupassant (dont
on pourra bientôt voir le petit frère dans Hollow
Man de Paul Verhoeven) et celles qui mettent en scène
de bons vieux trolls, qui peuvent prendre des apparences très
diverses et peser de 20 à 300 kilos selon les auteurs,
mais qui font toujours partie des habitants dun monde imaginaire,
« fantastique » au sens large, très large.
Au sens strict, le Fantastique présente donc au lecteur
- pour limpliquer au maximum, le faire entrer dans lhistoire
- lunivers le plus familier possible, et le "défamiliarise".
Lexemple récent le plus magistral de cette pratique
est sans doute Matrix, le plus fantastique
des films de SF.
La Fantasy, comme tous les genres
qui appartiennent à la famille du Fantastique, utilise
ce principe, mais pas selon le même dosage : dans son cadre,
le quotidien des héros est avant tout surnaturel, quoique
jamais en tous points "farfelu". Car tous les univers
de la Fantasy contiennent un certain nombre de points communs
avec la Terre. Le commencement de beaucoup de ses histoires y
insiste fortement : le début du Trône
de Diamant de David Eddings est tout ce quil y a
de plus « terre-à-terre ». Le lecteur est mis
en confiance et il peut retrouver des éléments familiers
qui lui permettent de ne pas perdre pied, de ne pas rejeter une
transition qui serait trop violente entre le réel et limaginaire.
Le principal élément de cette catégorie de
"calmants" est bien entendu lhomme, principe suprême
didentification du lecteur (à moins que nous soyons
aussi lus - cest une éventualité - par des
extra-terrestres, quoique ceux de Mars Attacks! préféreraient
sans doute Fluide Glacial à Khimaira). De façon
évidente, cest parce quelle est écrite
par, pour et avec des hommes (et des femmes qui nont rien
à leur envier : Marion Zimmer Bradley étant sans
doute la première qui vienne à lesprit) que
la Fantasy, comme tous les genres littéraires, sinspire
de la condition humaine et montre son universalité. Amour,
fraternité, haine, trahison, plaisirs et douleurs : lhomme
est toujours fondamentalement présent dans ces histoires,
et ce nest pas nouveau, puisque les dieux de la Grèce
antique étaient déjà anthropomorphes, sublimant
les qualités et stigmatisant les défauts des mortels.
Limagination peut donner des ailes, mais cest toujours
un homme qui vole.
Cette
tendance incontournable au centrage sur la nature, la condition
et la civilisation humaine -ou peut-être simplement à
lhumain retournant à la nature et à son âge
dor - se remarque aussi dans les "détails"
de lhistoire : cela peut aller de la meule à grains
de Conan le Barbare à lintrigue
mythologique bien connue de son scénario, inspiré
du travail du métal et de la forge, ou des bâtons
de cannelle de Krull au tigre noir de Dar
lInvincible qui, sil est effectivement peint
en noir, nen reste pas moins un tigre. De plus, il semble
que quelles que soient la galaxie et lépoque à
laquelle on se trouve, il y a le plus souvent des chevaux (la
plus noble conquête de lhomme), des épées
et un méchant qui a plus de pouvoir que tous les dieux
réunis, mais qui se fera quand même mettre la dégelée
du siècle par le héros à la fin (quon
pense au récent End of Days,
toujours avec Arnold) : au fond, tout cela est très classique,
cest de "lhistoire ancienne", mais cest
la forme que lon adore dans la Fantasy, sa façon
"magique" de nous transporter dans un autre monde, de
nous apporter le dépaysement total pour le prix dun
livre de poche.
En "réalité",
disons plutôt que la Fantasy - comme les autres genres littéraires
- nous conduit ailleurs, et ce que le cinéma réussit
grâce à la taille de lécran et la puissance
du son, le livre y parvient grâce à sa profondeur
: celle de son intrigue, celle de ses détails et de ses
personnages, celle de son humanité enfin, ce qui nest
pas peu dire pour des mondes peuplés de créatures
plus bizarres les unes que les autres. Ainsi, le propre de la
littérature, peut-être surtout celui de la paralittérature,
est de donner par loriginalité de sa forme, un éclairage
nouveau à son propos, qui reste lui, le plus souvent, antédiluvien,
même coulé dans une intrigue post apocalyptique.
La littérature de Fantasy, et avant elle celle des contes
et des fables où parlent les animaux, est sans doute la
plus métaphorique de toutes les formes décriture
littéraire : dans ces mondes où lombre et
la lumière se font plus vives, on peut voir le nôtre
se refléter avec le flou dun vieux miroir vénitien,
mais aussi par endroits avec la précision dune glace
grossissante. Cest tout un univers dans une tasse de thé,
cest embrasser un monde entier du fond de son fauteuil,
assis dans un trou de Hobbit ou au plus haut de la Tour Sombre
de Mordor, selon ses propres inclinations.
On est à la fois ici et
ailleurs, partout et nulle part, avant et après : cest
lintroduction de Star Wars
qui nous rappelle que cela se passe "A long, long time ago,
in a galaxy far away", alors que le film présente
toutes les caractéristiques du futur et que même
les héros "humains" sont par définition
des extraterrestres. On apprécie pourtant de se sentir
chez soi à des millions dannées et dannées-lumière
(et, accessoirement, on se dit que lon passerait volontiers
Jar-Jar Binks au fil du sabre laser), et tout cela grâce
à un mélange de dépaysement et de "Welcome
to the real world" qui va du plus infime détail à
la référence la plus magistrale.
Ainsi,
les Terres du Milieu dessinées
par J.R.R. Tolkien pour servir de cadre - enchanteur - à
sa trilogie du Seigneur des Anneaux
(à ne pas manquer prochainement - enfin, plus que deux
ans dormir - dans ladaptation dirigée par Peter Jackson)
sont-elles évidemment le produit de son imagination. Mais
il ne faut pas être grand clerc pour y voir, bien que lauteur
sen défende, la transposition géographique
et épique de la seconde guerre mondiale, luniversalité
du combat entre la lumière qui voit les ténèbres
et les ténèbres qui ne connaissent quelles-mêmes,
le tout à travers le parcours de personnes modestes appelées
à être éprouvées et élevées
au dessus des autres : leçon de vie humaine, trop humaine,
où lon retrouve la tagline universelle de Braveheart,
"Every man dies, but not every man really lives." Depuis
le temps que les arbres ne parlent plus, les guerres ravagent
encore le monde, et leur conclusion heureuse peut ne pas être
le seul fait de héros majestueux, mais également
celui des humbles et des petits dont les qualités humaines
sont plus grandes queux.
De même, dans sa trilogie
Lyonesse (Le
Jardin de Suldrun, La perle verte,
Madouc), Jack Vance situe son récit
sur un reliquat de lAtlantide, une île aux dimensions
modestes au large des deux Bretagnes, comme il se doit. La traditionnelle
carte introductrice (une particularité classique de la
Fantasy qui doit décrire au lecteur les territoires quelle
crée) montre également les terres européennes,
et le récit établit avec elles des connexions historiques
(migrations ethniques et expansion de la religion chrétienne)
ou géographiques (voyages et exils). Toutefois, les références
au « réel » ne doivent pas nécessairement
être explicites ni significatives : elles peuvent fonctionner
comme un clin dil et ne concerner quun fait
décontextualisé. Dans Le
Seigneur des Anneaux, Gandalf fume la pipe (il lui arrive
même davoir besoin de fumer pour réfléchir
!). Cela lhumanise et le rend sympathique à bien
des lecteurs ; mais personne ne songerait à lui demander
doù vient son tabac, dautant plus que Tolkien
consacre à la question un chapitre introducteur. Par contre,
dans Le Monastère de Sédence
(premier recueil de nouvelles Arkanya), le cigare que fume Tarl
provient "de lautre côté du grand océan",
alors que lunivers de laction na a priori rien
à voir avec la Terre, encore moins avec lEurope.
Dans un cadre infiniment moins
anecdotique, la référence à la religion chrétienne
que lon trouve chez Jack Vance est aussi présente
dans la Trilogie des Joyaux de David
Eddings. Dans les deux cas, ce sont plutôt linstitution
ecclésiastique et la personne invisible de Dieu qui sont
mises en scène, dans leurs applications les plus pratiques
: conciles, ordres combattants, moines spéculateurs, hiérarchie
sclérosée, etc. La chrétienté, justement
dans ces applications pratiques rarement positives, est la caractéristique
de la civilisation occidentale, ce qui explique sans doute quelle
soit intégrée au rang des autres panthéons
- quils soient purement imaginaires ou mythologiques - qui
peuplent les récits fantastiques, en particulier de Fantasy.
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